26/12/2004

Ecrit juste d'un Regard

 

 

 

Je regarde la mort prendre vie

 

 

 

 

 

 

 

Sous le soleil brûlant du désert, traversant le sable asséché des larmes de sa tribu, la femme du chef transporte son eau, qu’elle est allée chercher au bout de ses efforts. Les yeux baissés par le poids de la misère, ces années qui marchent dans son ombre, elle avance tâtonnant le sol de ses pieds pour ne pas tomber plus bas. La poussière qui s’élève tout autour d’elle, danse sur l’agonie de son sort.

Sa démarche ralentit, se faisant pénible sur la longueur, elle traîne son corps tant bien que mal à travers le nuage de grains de sable, où des gouttelettes soyeuses s’échappent en vapeur. Elle s’arrêta juste un instant, le temps de reprendre son souffle poussiéreux, puis continue sa marche cadavérique.

Adossé comme le poids du monde sur ses épaules, le bébé qu’elle porte ne se plaint pas. Il ne sait rien de la misère, encore moins qu’il en fait partie, sinon, il y aurait de quoi hurler sa haine. Son dernier repas remonte il y a deux heures, celui de sa mère se décompte en jour et leur histoire s’écoule en secondes, ces larmes séchées d’amour envahies par la peine, déposant le sel amer de la vie sur ses joues creusées par la faim, elle assoiffe son âme d’une source tarit par le destin.

Elle ne demande rien, courbée par le vent de la douleur, elle a même du mal à se redresser devant le sort pour lui faire front. Elle a tellement mené de batailles, de la naissance de ses enfants à leur mort, protégeant les siens devant l’invasion des blancs qui décidèrent d’un commun accord, avec eux-mêmes, que le territoire serait le leur, parce qu’ils ont les moyens de nous sortir de la misère où ils nous ont mit.

 

« Ah, et quels sont-ils ? »

« Différents des votre. »

« Mais encore ? »

« Tu réfléchis trop toi. »

 

J’ai vraiment cherché à comprendre ce que le doryphore blanc pouvait apporter à mon peuple. Par ses convictions religieuses qui laissent apparaître une grandeur d’âme et d’esprit, où le partage du bien domine sur le mal, mais que dans leurs propres églises. Cette croyance d’un air démoniaque a remplacé nos Dieux, puisqu’ils n’étaient pas à la hauteur de nos soucis.

Certains d’entres nous ont essayé de ce révolter, pousser par l’opposition du gouvernement en place, afin de déstabiliser le pouvoir qui règne actuellement. Des armes ont poussé comme des champignons, loin d’Hiroshima, mais proche du résultat final, offrant plus de souffrance que d’ordinaire, plus de peine et de miséreux balancés dans une révolution qui n’est pas la leur.

 

Demain, c’est le jour du marché à la grande ville plus à l’ouest, où les combats ne vivent que la nuit, commençant après le couvre feu de dix huit heures. Il y a dix ans, il regorgeait de denrées, ces salades bien vertes, les fruits juteux, du blé pour faire son pain, de la viande bon marché et tant d’autres belles choses. L’eau me vient à la bouche, mon estomac se serre, réduisant la place d’absorption proportionnelle à la quantité ingurgitée lors du dernier repas, plus maigre que les précédents pour résumer. L’importance du marché a perdu en notoriété mais s’est trouvé une clientèle plus riche, où le marché noir se propage telle la peste, obligeant les paysans à se mettre à genoux devant l’offre et la demande.

Mon oncle gère un magasin d’électroménager sur la grande avenue, il est le seul dans sa catégorie, ce qui lui assure une clientèle fidélisée, mais depuis deux ans, les affaires s’affaissent comme un immeuble en ruine. Je vais lui donner un coup de pouce le samedi, jour où il y a beaucoup de monde et la guerre a prit le temps de ses employés contre celui du travail au magasin. Il me paye généreusement au vu de sa situation financière, me disant que c’est pour aider ma mère et ma petite sœur, c’est aussi pour m’apprendre que tout travail mérite une récompense et que mon père serait fière de moi, lui qui s’est engagé dans la résistance, il y a cinq ans qu’on ne l’a pas vu, recherché comme un ennemi de l’état, mais je sais qu’il n’est pas mort, je le sens.

 

Le chef du village a parlé hier, racontant les dernières nouvelles qui lui sont parvenus de l’autre côté des collines, là où les âmes volées se réfugient pour trouver le repos vers d’autres cieux. Sa voix a vieillit depuis la colonisation de son peuple, les traits tirés par les regards qu’on lui porte, affichant son désarrois sur le visage brûlé par le soleil. Il ne sort plus de sa hutte, cette arthrite qui le tue lentement, grimaçant parfois comme pour se moquer de la douleur, la maladie l’emporte peu à peu, vers les terres sacrées de nos ancêtres. Les yeux brillant, dénués de larmes, il souffle les mots tel un sorcier prévoyant le malheur qui s’abat sur nous.

 

« Nous avons essayé tant de fois de leur parler. »

« Ils nous ont répondu autant à nos questions sans répondre à nos attentes. »

« Nos Dieux qui se sont éloignés d’eux, de nos terres. »

« Le silence de la nuit qui déchire les âmes tombées durant la bataille. »

« Les mères pleurant leur fils et leur mari. »

« Notre avenir sans lendemain. »

 

Ses paroles résonnent encore dans mes pensées, ce constat terrible de l’extinction possible de notre tribu, me fait tressaillir. Je regarde un groupe d’enfant qui s’esclaffe près du puit en terre, érigé au centre du village. Les rires qu’ils font entendre à qui le veut bien, s’envolent vers le ciel comme une prière dans le vent. La vie dévorée sournoisement par la mort, se fraye un chemin vers la joie de ces mômes qui se disputent, tout en s’amusant, une balle en peau de bête sauvage.

Une femme s’adresse au groupe, leur demandant de s’éloigner du puit, qu’il n’était pas solide et que c’était dangereux de jouer tout près. S’écartant au Sud de la demande faite par une mère, les enfants poursuivent leur combat acharné sur la boule d’épiderme.

 

J’aperçois dans le lointain de l’horizon, une chevauchée poussiéreuse de véhicules militaires. On raconte que plus au Nord du pays, les combats sont rudes et que les morts se comptent par milliers. On dit aussi que le malheur qui régnait avant l’arrivé des assaillants, avait disparut une nuit où la lumière verte s’est étalée dans le ciel.

Depuis le début des hostilités, la fin justifie les moyens et les raisons de cette guerre, combattant pour le droit à la liberté de l’individu, au respect des droits de l’Homme, ce pourquoi tant de nations revendiquent le droit à sa liberté d’expression, mais liberticide pour la mienne.

Je ne demande pas que l’on me façonne tel un misérable faisant pitié, je ne suis pas non plus cet individu que se plaint sur son sort, celui qui pense à soi est un égoïste accompli, mais je vous écris pour vous dire ce que je constate, là-bas, à mille lieux de vos soucis quotidien, votre arrogance paisible de vos dons, vous donnant bonne conscience de la misère qui règne chez moi. Vous exposer le résultat de votre financement moral, peut-être avec le regard empli de partialité, puisque je vis ce que vous lisez et les images qui m’envahissent la nuit lorsque je dors, ne sont pas descriptibles avec des mots dans votre langage.

 

Voyez cette peur qui me domine se transformer en colère, mais les seuls armes que nous ayons, sont les mots que vous n’entendez pas sur vos continents, une vérité télévisuelle de l’image informative, ces reportages qui montrent ce que l’on veut bien vous faire voir. Je voulais vous écrire pour vous faire savoir que j’existe moi aussi, sur ce monde qui ne tourne pas forcément rond, comme un ballon de rugby, où l’on ne connaît pas son point de chute.

Je rêve que mon village, mon pays, retrouve la paix d’autrefois, cette sérénité silencieuse de la mort, où la vie reprend le cours normal de son existence. J’imagine les étoiles scintillantes dans un ciel sans fumées, la lune veillant sur nos nuits et l’histoire de mon peuple serait paisible, comme la source d’une rivière naissante qui s’écoule lentement le long de son lit.

 

Je reste assis là, sur le rebord de ma fenêtre, silencieux, et je regarde autour de moi, la mort prendre vie. Je ne sais pas si la misère peut-être effacée de notre vocabulaire et de nos vies, mais je pense, même si cela devenait possible, que nous ne serions pas plus heureux pour autant, et vous ?




19:26 Écrit par untel | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Cher Untel, Peut-on encore commenter quand un continent meurt en silence ?
A bientôt

Écrit par : Ubu | 28/12/2004

merveilleux Ce texte m'a ému, je vous remercie de nous faire partager tout ces écrits.
guitou

Écrit par : guitou2 | 11/01/2005

Je ne suis pas d'accord !! Ce texte est mon écrit, je ne vous ai pas autorisé à vous en servir pour votre site.Merci de me contacter le plus rapidemment possible.

Écrit par : regards | 13/01/2005

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