22/11/2004

il y a des nuits comme ça, où le jus d'orange à un vieux goût de whisky...

Il y a des nuits comme ça ou le passé vous revient en pleine gueule. Pas la peine d’essayer de dormir alors, trop de fantômes dans la tête, trop de temps à remonter, je me laisse embarquer sur l’océan des souvenirs, je me plante le canon de la déprime sur la tempe et je tire. Ça ne fait pas mal. Ça embrume juste un peu les yeux. Alors je les ferme, et je vois mieux.

 

 

Premier verre.

C’est un ciel d’hiver transparent comme la glace, et dans la campagne gelée une fille avec un prénom d’ange me parle dans un langage que je ne comprends pas. Elle partira demain pour des îles dont elle ne reviendra jamais. Elle m’embrasse, pose son index sur mes lèvres pour y coudre le silence qu’elle attend de moi, me fixe longtemps, longtemps, puis tourne les talons, s’éloigne sans se retourner, et disparaît pour toujours de l’horizon de ma vie.

 

Second verre.

Les murs sont gris. A l’intérieur des murs, une ville ou tout est vert olive. Un drapeau français flotte à côté d’un drapeau allemand. Je sors d’un char puant l’huile et le gaz oil. Lucien à organisé une sortie avec des G I retour du Viet-Nam. Je sais déjà qu’on va errer toute la nuit de bar à putes en bar à putes avec ces cons d’américains qui ne savent que beugler "hey frenchie !" On va se mettre minable, et demain, je me réveillerai avec un mal aux cheveux terrible. Encore cinq mois à tirer. Putain !

 

Troisième verre.

On partait pour la Finlande avec la vieille 4 L de Jean-Michel… à Angoulême, le moteur s’est mis à fumer. Puis à brûler carrément. On a réussi à éteindre l’incendie à coups de seaux d’eaux sur le parking d’une entreprise de transport. Mais la voiture est restée là. Nous, on est rentrés par le train. Comme des cons… Aujourd’hui, Bébert travaille dans les télécoms à Paris, Bernard est mort d’un cancer du poumon il y a cinq ans et Jean-Michel est directeur d’un centre commercial à Nice. Moi… Merde, c’est comment, la Finlande ?

 

Quatrième verre.

J’ai rencontré cette fille dans une bodega. Elle est de ce village perdu des Asturies. Elle est belle comme c’est pas possible. En moi, une voix dit « c’est elle ». Mais je ne la crois pas cette voix, c’est pas pour moi une beauté pareille. Jose Manuel m’a dit : « t’as aucune chance mec, elle est fiancée, et ici, tu sais, quand on est fiancé…prends toi plutôt une cuite. J’ai pris une cuite. Surtout quand j’ai vu la carrure du fiancé.

 

Cinquième verre.

Le téléphone a sonné. C’était Frédéric. Il a dit : « je sais qu’il est tard, mais ça vous ennuie si je viens ? » Dans sa voix, il y a avait quelque chose… j’ai dit : « mais oui, viens, bien sûr que non, ça nous dérange pas ! » Et il est venu. Quand j’ai ouvert la porte et que je l’ai vu, là, j’ai compris que c’était grave. Il a juste dit : « papa s’est pendu aujourd’hui ». Je l’ai pris dans mes bras, ma femme s’est mise à pleurer. J’ai eu la phrase la plus con du monde : « tu vas rester manger… » On a mangé, on a bu, on a même réussi à plaisanter. Et puis, il est resté dormir chez nous. Quelques mois. Il a fait les papiers qu’il faut, et il s’en est allé vivre loin, très loin, de l’autre côté de l’océan. Depuis, quand je passe du côté de la maison qui était la sienne, j’arrête le camion, je m’avance jusque devant le portail, je fume une cigarette en silence, et puis je reprends ma tournée…

 

Sixième verre.

Sur la scène il y a un type tout en noir avec juste une guitare, dans un rond de lumière. Il pose un pied sur une chaise, met la guitare contre son cœur et commence à jouer. Sa voix s’élève, grave, rauque, chaude, c’est la voix d’un combattant, d’un révolté, c’est la voix d’un poète, c’est la voix de l’Espagne, celle qui a chanté la liberté perdue des exilés, celle qui traîne encore aujourd’hui des regrets de république, celle par qui s’expriment Rafael Alberti, Jose Agustin Goytisolo, Luis de Gongora, et même Georges Brassens… C’est la voix de tous ceux qui ont dit, qui disent et qui diront non à l’oppression. Et quand à la fin du spectacle Paco Ibañez salue la salle qui s’est levée toute entière pour l’acclamer, le monde est différent. Pas meilleur ni plus beau, non, différent. Humain.

 

 

La bouteille est vide.

Les premières lueurs de l’aube, déjà…

Je ne me sens pas bien, mal au ventre. Je vais me coucher.

Et puis j’ai trop bu de jus d’orange


00:11 Écrit par untel | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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